14/08/2003
par Eric Marty
Le 13 août 2003
Etienne Balibar et Henri Korn publient, dans Le Monde du 9 août, un long point
de vue intitulé "Il faut abattre le mur de l'apartheid en Palestine".
La construction d'une barrière provisoire de protection entre Israël et les
Territoires palestiniens, dont le destin est celui de l'autonomie nationale, ne
va certes pas de soi ; elle est d'ailleurs, en Israël même, l'objet d'intenses
débats et de nombreuses critiques, et qui ne viennent pas seulement de quelques
"courageuses associations de défense des droits de l'homme", mais de
groupes ou d'individus très divers tant, en effet, issus du mouvement de la
Paix que venant du Likoud, de groupes de droite ou de gauche.
Il n'est nul besoin d'être courageux pour critiquer cette construction, car
Israël est un pays de liberté, et il n'y a nul besoin de défendre les droits de
l'homme car, dans son principe comme dans sa réalisation, cette barrière ne
remet nullement en cause ces droits. Faut-il rappeler, ce que MM. Balibar et
Korn semblent ignorer, que cette initiative revient au Parti travailliste et
qu'elle n'a jamais eu qu'une fonction, celle de protéger des vies innocentes de
civils des attentats sanglants émanant des milices palestiniennes.
Cette initiative est partie également, à la suite du déclenchement de la
seconde Intifada de septembre 2000 et du refus par Arafat et des Palestiniens
des offres de paix d'Ehoud Barak, du constat que la paix entre Israéliens et
Arabes de Palestine devait peut-être en passer par là et que, au fond, ces
derniers ne pourraient peut-être gagner leur autonomie qu'à la condition d'une
désolidarisation des territoires respectifs. D'ailleurs, parmi les plus
farouches opposants à cette barrière de protection, il y a, bien plus que les
pacifistes, les habitants des implantations juives dans les Territoires
palestiniens de Judée, de Samarie et de Gaza, qui craignent, à juste titre, que
cette barrière ne les isole de la Mère patrie et ne consacre finalement l'indépendance
réelle de la Palestine.
On le voit, le scénario véritable de cet événement est bien différent de celui
que Balibar et Korn présentent. Si l'on peut, en effet, être opposé à la
construction de cette barrière, qui n'est sans doute pas, à elle seule, une
solution aux actions fanatiques des milices palestiniennes, si l'on peut
également critiquer son tracé qui pose de nombreux problèmes, il est en
revanche scandaleux de l'identifier à un système d'apartheid, ou encore
d'écrire : "Il n'y a de précédents pour une construction de ce genre que
dans l'histoire des régimes totalitaires." On ne fera pas remarquer que M.
Balibar, comme militant du Parti communiste, n'a jamais écrit une seule tribune
pour dénoncer le mur de Berlin et qu'aujourd'hui même on ne le voit guère, avec
son cosignataire, protester avec la même véhémence contre ce véritable mur de
la mort qui a condamné à l'exécution capitale les Cubains qui ont voulu fuir un
"régime totalitaire".
On dira qu'en effet cette barrière de sécurité est sans équivalent dans le
monde démocratique, car aucun Etat démocratique n'est aujourd'hui l'objet d'une
volonté de destruction comparable à celle dont Israël est victime, venant d'une
armée par définition insaisissable puisqu'elle utilise des hommes ou des femmes
conditionnés, fanatisés et prêts à participer par leur propre mort à
l'impératif, sans aucune limite, de tuer. De nombreux Etats démocratiques, face
à des menaces venant d'armées régulières, n'ont pas hésité à transformer
provisoirement leurs frontières en ligne fortifiée de défense, que ce soit la
France lors du conflit avec l'Allemagne nazie, ou la Corée du Sud aujourd'hui
face à la dictature communiste de la Corée du Nord.
Enfin, même si, en effet, la chose n'est nullement comparable en droit,
l'actuelle frontière en principe hermétique entre le Mexique et les Etats-Unis
ressemble fort - au moins matériellement - à ce qui va peut-être séparer Israël
des Territoires palestiniens.
La critique de la barrière de sécurité émanant de Balibar et Korn n'est pas
seulement erronée comme on vient de le voir, elle est perverse, notamment par
les manipulations lexicales qui y sont faites et qui sont indignes de quelqu'un
qui se prétend philosophe et d'un membre de la prestigieuse Académie des
sciences. Qu'on appelle cette barrière de protection "mur de
séparation", c'est le droit de nos deux auteurs, mais qu'on accole à cette
expression "Security Fence" comme pour faire croire qu'il s'agit de
la traduction d'une expression officielle, est pitoyable : M. Balibar et M.
Korn croient peut-être que certains lecteurs du Monde ignorent que fence
signifie "barrière" et que security ne signifie pas
"séparation"...
Comment osent-ils parler de "construction meurtrière" alors que
précisément cette construction ne vise qu'à éviter les meurtres dont on a si
souvent vu le terrible spectacle depuis la signature des accords d'Oslo ? Mais
c'est bien sûr par l'emploi du mot "apartheid" pour qualifier cette
"Security Fence" qu'ils transgressent tout respect de la vérité. Le
mot apartheid n'a qu'un sens, celui qu'il a pris en Afrique du Sud, de
l'exclusion d'une population fondée sur le concept de supériorité raciale, et
il suppose l'interdiction de relations sexuelles, l'interdiction faite aux
Noirs de vivre dans des quartiers réservés aux Blancs, de prendre les mêmes
moyens de transport qu'eux...
Il y a un million et demi de "Palestiniens" qui vivent sur le même
sol que les juifs d'Israël et qui ont les mêmes droits politiques qu'eux :
relations sexuelles, don de sang et d'organes, mixité ethnique des
universités... ; cela dans une société pourtant sous la pression de la haine et
de la mort fait qu'il est inadmissible de parler d'apartheid, surtout à partir
du territoire français qui ne brille pas par son respect à l'égard des Arabes
ou des Noirs qui y vivent. Si cette barrière de sécurité a été construite, ce
n'est nullement dans un projet de discrimination raciale, qui est un non-sens
en Israël où le cosmopolitisme est une donnée vitale, mais c'est pour ne pas
être tué.
Il est possible que cette barrière de protection n'ait pas l'efficacité rêvée
contre les meurtriers, il est possible aussi qu'elle provoque de nombreuses
nuisances pour les deux peuples, car les protestations israéliennes,
répétons-le, manifestent le désir de toujours de cette société de la liberté et
sa phobie de l'enfermement. Aujourd'hui, les juifs qui circulent dans les
Territoires sont dans un danger de mort permanent et, en ce sens, s'il y a bien
une société qui est culturellement prête pour l'apartheid, c'est sans doute
davantage, hélas, la société palestinienne, soumise à l'obscurantisme
intégriste, à une propagande d'Etat souvent haineuse et à des traditions
historiques de domination sur les juifs, que la société israélienne dont
l'idéologie égalitaire a accompagné la naissance.
Cette société peut faire des erreurs, mais si la barrière de protection en est
peut-être une, je ne suis pas certain qu'il soit facile d'en juger.
par Eric Marty
*Eric Marty est professeur de littérature française à Paris-VII et auteur de
Bref séjour à Jérusalem (Gallimard, 2003).